Nous accueillons un public qui a un passif difficile avec l’institution scolaire. Il l’a quitté en cours de route sur une invitation pressante ou dans l’indifférence générale. Il a vécu une période plus ou moins longue de déscolarisation durant laquelle il s’est retrouvé sans raison sociale « tu fais quoi ?- rien, tu es quoi ? - rien ». Ils arrivent donc avec un besoin de reconnaissance important (je retourne au lycée, je retrouve une identité vis-à-vis de la famille, des copains..) et en même temps avec une attitude de résistance qui a été leur seule identité possible pendant des années passées dans l’institution.
Le rapport au collectif est difficile, l’école est vécue comme une jungle où chacun essaye de tirer son épingle du jeu. Les stratégies collectives n’existent que dans un rapport de force avec l’adulte.
Benoit CORNET
L’approche pédagogique que nous avons choisie est non dolosive pour permettre un retour en douceur. Mais elle est vécue comme une anormalité. La pédagogie étant hors norme, l’élève se sent hors norme, il reprend les anciens comportements pour tenter de nous pousser dans la norme, il compare nos classes à celles d’un « vrai » établissement, refuse ces méthodes différentes , mais refuse également un retour dans le système standard….. C’est dans ce rapport complexe que nous intervenons, créant des espaces de parole individuels et collectifs pour que les représentations et les relations puissent évoluer.
Les réponses éducatives structurelles et institutionnelles
Le pôle innovant fait partie d'un lycée qui a un règlement intérieur et un conseil de discipline. Nos élèves sont soumis aux même règles que les autres jeunes de lycée. Il est acquis de la part du proviseur que nous avons liberté totale pour ce qui concerne la gestion des retards et des absences, que nous avons une autonomie pédagogique pour proposer des espaces de gestion des conflits et de participation des élèves . Les transgressions se gèrent sous son autorité avec une délégation d’intervention. Tant que nous pensons pouvoir continuer une relation éducative avec l’élève incriminé les décisions de sanction se prennent entre l’équipe éducative et lui.
C’est un temps de travail régulier prévu au moins une fois par mois pour permettre aux élèves de s’exprimer sur des questions relatives à leur scolarité. Il sert aussi d’espace de régulation de la vie du groupe classe chaque fois que c’est nécessaire. L’animation doit permettre de faire émerger la parole individuelle et collective à l’intérieur du groupe classe. Pour que chacun puisse prendre la parole nous privilégions des techniques d’animation grâce auxquelles les élèves se concertent en petit groupe puis en grand groupe sur des thèmes proposés sous forme de questions.
En première partie de l’année nous faisons un travail sur les représentations de l’école :A quoi sert l’école ? .Quels sont les droits et les devoirs des professeurs et des élèves ? , C’est quoi une école normale ?.
Puis au cours des semaines, mûrissent les questions concernant la vie de l’école, de la classe, de chacun : Que penser des relations entre élèves, des relations avec l’équipe pédagogique, des locaux, du matériel, de la scolarité (cours, méthode, contenu…). Quelles propositions ? .
Le conseil d’école. Les années précédentes nous avions mis en place un système de porte-paroles des élèves constituant un Conseil d’Ecole avec deux représentants de l’équipe éducative. Le rôle de porte-parole était difficile à prendre en charge par les élèves, il évoquait trop le droit de représentation des délégués élèves. Cette année les professeurs recueilleront les réflexions de chaque groupe et les retransmettront directement à l’équipe. Les réponses des enseignants seront communiquées au groupe de parole suivant.
Gestion structurelle et institutionnelle des transgressions
L’approche de l’équipe est basée sur trois principes
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Garantir la vie du groupe et l’épanouissement des individus. Les règles doivent y aider.
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Agir dans un soucis éthique, que l’ont pourrait résumer par cette phrase « Éduquer c’est apprendre et construire le vivre ensemble »3 .
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Garantir une visée éducative4 à la sanction qu’elle prononce.
Conseil de vie scolaire :
Souple dans sa mise en œuvre, il permet de traiter les transgressions rapidement. La réaction rapide de l’équipe permet d’éviter un climat délétère et le flottement dû à la perte des repères.
Il est composé d’un adulte qui est en charge du rappel à la règle au nom de l’équipe, du tuteur de l’élève, médiateur et mémoire de sa relation avec l’école et la famille. Il est important que dans ce moment précis, le tuteur ne soit pas le porteur de la parole de l’institution. Cette place lui permet de poursuivre le dialogue avec l’élève et de témoigner auprès de l’équipe du contexte familial et psychologique de l’élève. Un élève non impliqué dans la transgression est présent en tant que témoin du conseil et éventuellement aide pour l’élève impliqué. En fonction de l’acte, des professeurs et des élèves témoins ou victimes de la transgression peuvent être amenés à témoigner.
Le conseil n’a pas le pouvoir d’exclusion sur les élèves ; les exclusions temporaires sont du ressort du proviseur, les exclusions définitives sont du seul ressort du conseil de discipline de l’établissement. Le conseil de Vie Scolaire rend compte de ses décisions à l’équipe.
Les sanctions possibles sont :
-L’avertissement oral de l’équipe, le rappel à la règle.
-Une demande de réparation : (remplacement du matériel, excuse, nettoyage) ; Celle-ci ne porte que sur la transgression commise, il n’est pas question de demander à un élève de réparer autre chose que les conséquences de ses actes.
-Le renvoi de l’affaire devant le proviseur ou « Baobab »5. La gravité de l’acte fait que le conseil de vie scolaire pense qu’une parole institutionnelle est nécessaire pour que le message soit entendu. Elle veut signifier à l’élève que son acte a pour conséquence de questionner sa place dans le groupe. C’est aussi une prise de distance par rapport à la relation éducative quotidienne que l’équipe entretient avec l’élève (une délocalisation du dossier) .Le proviseur participe de cette décision, il agit avec la même approche que l’équipe.
-Le conseil de discipline de l’établissement : ultime recours car souvent le verdict est l’exclusion ; Il est demandé au proviseur quand l’équipe pense que le comportement d’un élève met en danger les individus et le groupe. Faute des compétences requises face à ce danger, elle ne peut plus accueillir l’élève. Dans ce cas une mise en relations avec des structures éducatives appropriées est tentée avec la famille.
La gestion de l’assiduité
Le respect des horaires, l’attention en cours, la présence se traitent dans d’autres espaces et ne sont pas considérés comme des règles dont la transgression mettrait en péril la vie du groupe ; il se traite dans d’autres instances notamment le tutorat ou le groupe de parole. L’assiduité ne peut être traitée qu’au regard du projet personnel de l’élève et de son évolution. La dépénalisation de celle-ci ne signifie pas une démission de l’équipe. L’objectif pour nous étant que le jeune mette en adéquation son projet et les moyens pour y arriver. Un relevé de présence est effectué au cours de chaque activité scolaire par chaque enseignant. Il est consultable par toute l’équipe et utilisé comme un outil d’évaluation des élèves.
Tutorat
Chaque élève à un adulte référent dans l’équipe. Celui ci est chargé d’accompagner l’élève dans la détermination de son projet personnel et dans les différents moments d’évaluation de son parcours scolaire. C’est aussi l’interlocuteur privilégié des adultes en charge de son éducation (famille, éducateur….). La circulation rapide de l’information permet au tuteur de renvoyer à l’élève des informations sur son comportement, sa présence, sa participation.
Un temps est dédié chaque semaine au tutorat qui peut être individuel ou collectif. La mise en commun permet, quand elle est possible, de mutualiser les expériences vécues. Un livret de tutorat garde la mémoire de la chronologie et des objectifs fixés en fonction de l’évolution du projet. Cette mémoire permet à l’élève de mesurer le parcours effectué. Lorsque l’élève doit faire face à des situations (addiction, tension familiale, hébergement, papiers..) qui l’empêchent de suivre sereinement sa scolarité, le tuteur peut faire le lien avec des structures ressources adaptées.
La vie scolaire est un axe central du projet pédagogique du pôle innovant. En ce qui concerne les rapports entre les élèves et l’institution, notre leitmotiv serait « ne pas trop nuire »6. L’institution n’est sûrement pas la source du décrochage des élèves mais elle en est souvent le facteur aggravant. C’est pour cela que nous continuons d’interroger nos pratiques pour trouver des solutions qui mettent en cohérence notre éthique de l’éducation et la réussite de jeunes.
L’évolution du comportement des élèves en cours d’année est pour nous un révélateur du chemin parcouru vers une réconciliation avec la scolarité. Celle-ci prime sur le confort qu’apporte une organisation figée. Nous sommes constamment en train de chercher des solutions pour que chacun puisse retrouver sa place dans le groupe et sur son propre chemin.
Les difficultés et transgression
Nous avons repéré trois grandes familles d’actes posés par les jeunes qui mettent en difficulté la vie scolaire du pôle innovant, je les exposerai ici ainsi que les attitudes pédagogiques globales adoptées par l’équipe.
L’usage, la détention, le trafic de produits illicite au sein de l’établissement
La prise de cannabis est très répandue chez les jeunes que nous accueillons. Il n’est pas rare de voir arriver des élèves avec les pupilles dilatées et dans un état peu propice à l’étude scolaire.
La consommation de cannabis comme d’alcool n’est pas compatible avec les études et il nous arrive parfois de refuser de travailler avec un élève quand nous jugeons que son état ne le permet pas. Cette consommation excessive nous pose un problème de santé publique. Il nous faut agir avec prudence pour séparer les transgressions dues à un manque de repère, de l’automédication où le produit a les fonctions d’un antidépresseur qui ne dit pas son nom. Nous privilégions l’accompagnement des personnes et la prévention. Nous avons travaillé avec un psychologue1 en équipe et avec les jeunes sur la question de l’addiction.
La détention et le trafic sont difficiles à prouver. Mais la proximité avec nos élèves nous permet d’identifier de telles pratiques. Nous essayons d’attirer l’attention sur l’économie des stupéfiants et le rapport qu’elle instaure dans un groupe. Nous ne sommes pas là pour nous substituer aux forces de police, mais nous ne pouvons pas laisser s’installer une économie parallèle qui génère inévitablement d’autres transgressions. Pas de fouille, pas de filature, pas de dénonciation mais un discours ferme aux individus que nous suspectons tout en respectant la présomption d’innocence.
La violence verbale, l’insulte, le propos dégradant, la violence physique.
Elle n’est pas tolérable ni de l’adulte, ni des jeunes. Ce sont des atteintes à l’intégrité physique et morale des individus et des groupes.
Ces comportements sont rares mais ils sont très dolosifs pour le groupe et pour l’équipe. Ils sont vécus comme un échec au processus de dialogue et de reconnaissance de la personne par les adultes. Il renvoie une image d’échec aux acteurs et aux victimes de la transgression mais aussi à l’ensemble des élèves ; (« je suis dans un lycée de « oufs » ! ») La réaction rapide de l’équipe pour préserver l’intégrité des personnes est nécessaire ; elle doit s’accompagner d’un processus permettant de sortir du passage à l’acte pour revenir à un espace de socialisation. Les actes et les paroles n’ont pas la même portée. La réaction de l’équipe est à la mesure des intentions et des dommages subis.
La dégradation matérielle volontaire, le vol.
Nous n’avons pas eu de cas de vandalisme, tout au plus quelques tables et chaises renversées lors d’accès de colère. Il y a eu des cas de vol entre élèves, nous avons toujours récupéré les objets.
Le pôle innovant est très équipé en matériel informatique qui est souvent mis a disposition dans diverses activités et parfois sur du temps libre. Les élèves peuvent emprunter appareils photo numériques, caméra et magnétophone pour réaliser des travaux scolaires ou personnels. Mais par ailleurs, nous faisons très attention au matériel, nous ne le laissons jamais traîner, il est rangé sous clef dans des armoires où il est disponible à la demande. Au moment de la remise du matériel nous insistons sur la responsabilité de l’emprunteur. La profusion de matériel et la confiance à priori de l’équipe surprend les élèves déçus de l’institution scolaire. Même dans des établissements traditionnels, ils n’avaient jamais eu le droit à cela. Cette attention les valorise et en échange il respecte le cadre comme le matériel.
La plupart des dégradations est due à des « tags »2. Ils font partie des pratiques culturelles des jeunes que nous accueillons. Les tagueurs ont pour challenge de laisser leur signature dans le plus d’endroits possibles pour être vus par le plus grand nombre. Une compétition s’instaure entre les différents signataires. Poser sa signature dans des endroits interdits mais très visibles est un défi pour nombre d’entre eux. Les tagueurs forment un petit microcosme où tout le monde se connaît et se concurrence, où recouvrir la signature d’un autre est considéré comme une provocation.
Nous accueillons des élèves de différents quartiers et de différents « crews » (groupe de tagueurs qui opèrent ensemble pour des séances de dédicaces périlleuses dans le métro,les trains..). Ils se connaissent déjà par leur signature qui détermine leur réputation. Les plus jeunes commencent par le tag avec une frénésie excessive parfois obsessionnelle. Avec le temps ils ciblent plus les lieux et se mettent au « graph » (dessin fait à l’aide de bombes de plusieurs couleurs ). Certains poursuivent en se lançant dans la réalisation de fresques où s’expriment de véritables styles. A ce stade, la signature compulsive a tendance à nettement diminuer.
Le fait de tagger dans le lycée est un moyen d’exister par rapport au groupe et de revendiquer sa culture dans un endroit où elle n’est pas reconnue. Il n’est pas possible pour nous de laisser se développer une pratique « sauvage » qui a tendance à aller dans la surenchère. Une minorité ne peut s’approprier les murs du lycée. D’autre part les élèves n’apprécieraient pas le laisser-aller qui leur renverrait une image négative ; « Je suis inscrit dans un établissement de vandales, donc je suis un vandale ». Pas question non plus de criminaliser une pratique culturelle ou bien que la répression devienne à nouveau un facteur d’exclusion pour des élèves qui tentent de reprendre pied dans un établissement scolaire.
Nous avons choisi d’une part de faire nettoyer les murs et les tables par le contrevenant, d’autre part de valoriser le « graph » à travers des projets sur des supports et avec des contenus négociés. Pas de trace dans le dossier scolaire ni de conseil de discipline ni de convocation. On nettoie et on n’en parle plus, tel est le contrat passé avec les jeunes. Le nettoyage se fait à des heures « calmes » pour éviter l’humiliation.
En début d’année nous pistons les artistes en herbe, l’exercice est facile car ils ont une signature et n’en changent jamais (cela serait comme de changer d’identité, donc une perte du capital de reconnaissance), et ils sont tellement prolifiques qu’ils laissent souvent leur paraphe sur des documents de travail. La circulation rapide de l’information dans l’équipe est aussi un atout majeur. Les jeunes sont souvent surpris d’être reconnus rapidement, ils le prennent souvent comme une marque d’attention. Dès l’apparition de traces voyantes (sur les murs..), nous intervenons dans chaque classe pour rappeler la règle et expliquer le contrat, nous en appelons à la responsabilité de chacun, au respect du cadre de vie, de tous et du personnel de service qui n’est pas là pour réparer les débordements jubilatoires de certains. Nous demandons aux contrevenants de venir nous voir. Notre proposition est accueillie parfois de manière sceptique, et il faut parfois faire le premier pas vers eux. Après quelques nettoyages, la « compétition » s’arrête. Le fait que nous respections le contrat est reconnu.
1 François Marty, psychologue, psychanalyste, professeur de psychologie ; membre de l'Equipe de Recherches sur l'Adolescence, Laboratoire de Psychopathologie fondamentale et Psychanalyse, Université Paris 7 Denis Diderot.
2 « Tags et grafs les jeunes à la conquête de la ville ». FELONNEAU, Marie-Line / BUSQUETS, Stéphanie .- Editions l’Harmattan.
3 Définition de Jean Houssaye développé dans, « Autorité ou éducation ?, Édition ESF, 1996.
4 Conférence de Phillipe LEBAILLY « loi et sanction chez l’adolescent » a l’IUFM de Caen. Du même auteur La « violence des jeunes » Éditions ASH
5 Dans certain village d’Afrique les habitants ont coutume de régler leur différent en faisant appels a la sagesse des anciens qui siège a l’ombre du baobab.
6 Prairat Eirik, « penser la sanction », in revue française de pédagogie n°127 199







